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30
Déc

Le Phare, PD James

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Le phareLe roman policier et les enfants

Les seuls livres policiers dont nous disposions à la maison étaient ceux de PD James. Mon père grimaça lorsque ma mère me fit découvrir Agatha Christie, et je m’aventurais donc fort peu dans ce domaine recouvert d’un interdit implicite. Autant mon père prenait plaisir à me voir lire Bataille et Sade, autant il frémissait de dédain lorsqu’il me voyait captivée par les histoires de Poirot et de Miss Marple. L’interdit ne concernait donc pas la découverte du mal, du crime ou de la perversion, mais la mauvaise littérature, ou ce qu’il considérait tel et dont il jugeait beaucoup plus dangereuse l’influence sur un jeune esprit que celle d’une bonne littérature érotique. J’en conviens, s’il faut absolument comparer le plaisir esthétique, j’ai eu plus d’émotions à la lecture de Salo qu’à celle des Dix petits nègres. Il n’en reste pas moins que cet interdit a dû lui aussi jouer son rôle dans l’attrait qu’exercent toujours sur moi les polars, les thrillers et les romans policiers. Je ne m’en défends pas, et je ne considère pas même cet attrait comme un faible, mais bien comme un goût solide.

 

Une redécouverte

PD James était donc resté pour moi un auteur mitigé, agréé par papa mais lié à des plaisirs de lecture enfantins. Lorsque j’empruntai la Salle des meurtres, ce fut donc de façon hésitante. Entre temps, j’avais lu, depuis la mort de mon père (mais étrangement jamais avant) Grangé, Dantec, Ellroy, des auteurs sombres, en quête du mal et du pire, qui m’avaient entraînée dans des univers sales, morbides et fascinants. Je m’en étais donné à cœur joie. Le lieutenant Dalgliesh, propret, bourgeois, poète à ses heures perdues, ne tiendrait assurément pas la comparaison. Et puis, PD James est une femme. Agatha Christie, Patricia Cornwell, Ruth Rendell, m’avaient confortée dans l’idée selon laquelle les femmes n’ont pas la subtilité nécessaire à l’écriture du mal. Finalement, je fus étonnée de constater que PD James et son Dalgliesh fonctionnaient toujours aussi bien. Il s’agissait d’un vrai roman policier, qui répondait à toutes mes attentes, ou plutôt qui créait ses propres attentes : la résolution d’une énigme, point final, et qui y réussissait très bien.

Le Phare est de la même veine. Revenu de lectures sanguinolentes, coupable d’un plaisir irrationnel lorsqu’il dévore les romans de Chattam ou de Jo Nesbo, le lecteur du Phare hésitera les 20 premières pages : comment, pas d’ouverture sur une découverte macabre ? pas de policier alcoolique ou drogué ou, allez, au moins un poil dépressif et à deux doigts de la démission ? pas même un petit peu de sang ? Il faut bien s’y résoudre, PD James écrit des bons livres policiers, pas des romans d’épouvante. Mais ce qu’elle parvient à faire face à ses concurrents déloyaux n’en est pas moins grandiose : une enquête mathématique, logique, psychologique, basée sur la raison des personnages plutôt que sur les émotions violentes que pourrait ressentir son lecteur.

Qu'un bon livre est souvent un livre long

Et le livre est long. J’aime les gros livres, surtout quand ils sont réussis, avant tout pour des raisons matérielles : acheter ou emprunter un livre qui se lit en 20 minutes ne me satisfera jamais. J’aime avoir le temps de lire et de comprendre une histoire, sans être pressée par la hâte de son auteur à m’en expulser. Les livres de PD James sont longs, mais cette longueur est tout à fait satisfaisante, jamais douloureuse ou pénible, ce qui est un tour de force, puisque, finalement, ses livres sont policiers tout en n’étant absolument pas des livres d’action. L’intrigue est simple et en même temps toujours aussi efficace : sur une petite île dont les cottages sont mis à disposition de vacanciers fortunés, un romancier est retrouvé mort. Personne n’est parti, le criminel est donc toujours sur les lieux. Dalgliesh devra donc, avec deux coéquipiers, débusquer qui est l’auteur de ce meurtre. La recette du lieu fermé fonctionne toujours aussi bien, même s’il n’y a rien d’original ou d’innovant. Il s’agit de la mise en œuvre d’une technique éculée, cette mise en œuvre procurant un grand plaisir. Un peu comme un plat connu, mangé des trentaines de fois, peut être toujours aussi bon.

Y a pas à dire, parfois mon père avait du goût.