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30
Déc

Retour à Killybegs, Sorj Chalandon

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Retour à Killybegs, Sorj Chalandon

 

Du poids des préjugés

Sorj Chalandon - Retour à KillybegsVoilà typiquement le livre que je n’aurais jamais pu lire si on ne me l’avait pas conseillé. Tout semblait s’opposer à ce que je le découvre : d’abord, le précédent livre de Chalandon sur le même sujet, Mon Traître, m’avait été recommandé par une prof de maths, ce qui m’avait laissée dubitative, tant les préjugés sur les profs de maths, bien que souvent démentis, ont la vie dure. Ensuite, le sujet lui-même m’invitait fort peu : l’IRA, la grisaille, une histoire que je connais mal et qui m’intéresse peu. A vrai dire, à part U2 et 2 ou 3 films vaguement intéressants comme Au Nom du Père, l’histoire de l’Irlande me laisse froide, et mon ignorance radicale des faits joue certainement une part importante dans le maintien de cette indifférence.

 

Où il est question de terrorisme et de James Coburn

J’ai beaucoup de problèmes avec le terrorisme. Non que j’en aie été la victime ou la complice, mais simplement, il m’est très difficile de faire la part des choses entre le terrorisme et la résistance légitime, celle-ci devant bien souvent s’accommoder de celui-là. M’intéresser à l’IRA n’aurait plus que compliquer encore davantage les choses, et embrouiller mes idées déjà très confuses sur la question. Enfin, la personne qui m’a recommandé Retour à Killybegs m’a fait un argumentaire déroutant, en me racontant que le héros était un traître, « mais surtout ne t’inquiète pas, on le sait à peu près depuis le début. » Bon. C’est ce qu’affirmait aussi la quatrième de couverture. Malheureusement, ce n’est pas exact. On l’apprend tout de même assez tardivement, et j’aurais pu accéder moi-même à cette information, cela aurait été nettement plus savoureux. D’un autre côté, si cette information n’est pas révélée, il est possible qu’il n’y ait plus grand-chose à raconter pour présenter le livre. En dépit de ces difficultés d’accès relativement importantes, je m’emparais du livre, principalement pour ne pas blesser celle qui me le conseillait, mais aussi vaguement attirée par la photo de son auteur sur la bannière de la couverture : ses yeux gris et sa coupe grisonnante m’évoquaient James Coburn, appartenant lui-même à l’IRA dans Il était une fois la Révolution. Etant donné mon amour pour ce film et surtout pour les flash-backs irlandais, cette réminiscence venait à point nommé, bien qu’avec le recul, je doive admettre que la photo de Chalandon est trompeuse.

 

Où l’on découvre que l’histoire de l’IRA est passionnante

Ma réticence fut de courte durée. La limpidité du style, le mélange d’action (souvent violente), de psychologie, de récit ainsi que l’intervention de l’Histoire elle-même ont eu raison de moi. Beaucoup de passages sont passionnants. J’appris des choses terribles sur les membres de l’IRA faits prisonniers par l’Angleterre, sur leurs conditions de détention, leur courage et la cécité de la Couronne, et je réalisai rapidement que ces événements se produisirent lorsque j’étais enfant. Pourtant, je n’en avais jamais entendu parler ni alors ni depuis. Chalandon ne s’appesantit pas sur ces faits, il n’adopte pas un ton larmoyant et ne verse jamais dans le pathos, en même temps que son regard n’est jamais froid. On peut dire qu’il a le ton juste, la distance complexe à établir entre le regard historique désincarné et le spectaculairement tragique.

 

De l’histoire et de l’Histoire

Il s’agit de la vie d’un homme, mêlé à l’Histoire dès son plus jeune âge. L’Histoire est plus importante que sa propre existence, c’est elle qui a le premier rôle, même s’il l’ignore. C’est elle qui le détermine car elle fait partie de son sang, de l’ivrognerie de son père, impuissant à vaincre, de son propre engagement, de ses amitiés et même de son amour. Tout ce qui arrive à cet homme, de près comme de loin, y compris ses angoisses et sa crainte maladive d’être découvert une fois qu’il a trahi, est politique. C’est cette lutte entre l’individu et les contradictions du temps qui m’a le plus intéressée. Non que je regrette la possibilité qui nous est donnée de faire une abstraction quasi-absolue du politique dans nos histoires contemporaines. Disons plutôt que je comprends peut-être grâce à ce livre le rôle qu’il est possible de lui faire jouer, et le sens qu’il soit possible de donner à nos existences. Cela bien que le personnage de Chalandon devienne lui-même absurde dès sa trahison, et en dépit de sa souffrance lorsque cette absurdité se manifeste à lui, qui devient traître à la cause de sa vie. Mais bien que traître, il reste encore un personnage historique, ce qui n’aurait pas été le cas s’il avait simplement quitté le mouvement pour se replier sur sa sphère privée.