Blog critiques de livres
31
Déc

Les corrections, Jonathan Franzen

Vous avez aimé Les Corrections...   ( 1 Vote ) 

Qu’un livre, contrairement à un gâteau, ne moisit jamais.

51FCSW78VNL. SS500_Un livre qui fait environ 700 pages (en poche) et que l’on lit très lentement par peur de le finir un jour, et ce jour arrive, il reste 10 pages à peu près, que l’on parvient à faire durer presque une journée, puis la dernière page, le dernier paragraphe, et ça y est… le livre est fini. Tristesse, désespoir. Dans ma technique de lecture masochiste, je dois rajouter que j’avais fait une première tentative de lecture, il y a trois ans environ. J’avais reconnu dans ce livre quelque chose de très puissant, mais sa taille m’avait découragée, je n’avais pas le temps et je l’ai gardé pour plus tard. Le plus tard arriva, et je m’y remis, mais là encore, je n’étais pas disponible pour Franzen. Finalement, j’en suis venue à bout, doucement, en savourant presque chaque phrase, et quel délice…

Ce dont il s’agit

Avant tout, il s’agit de famille et d’humour. Il y a Alfred, le père, grabataire, atteint de Parkinson, ancien ingénieur des chemins de fer, homme sévère et intransigeant, dont Franzen dépeint le tremblement des mains avec un humour à couper le souffle.

Alfred qui lutte contre les manies et les idées fixes de sa femme, Enid, qui essaie de se persuader que tout va bien. Alfred qui tente de composer avec sa maladie et trouve parfois des moyens astucieux de se déplacer lorsque ses jambes ne lui obéissent plus, Alfred qui prend la douche pour une piscine, qui se bat avec ses couches, qui trouve des cachettes surprenantes pour uriner en paix. On pourrait penser que Franzen est cruel, mais si cela était le cas, Alfred ne serait pas si touchant, et le livre ne serait pas si drôle. Alfred et Enid ont trois enfants. On s’attache d’abord à Chip, dont les échecs le conduisent jusqu’en Lituanie, et on se dit que si ce personnage est si sympathique, ce sont alors sa sœur ou son frère qui sont désagréables, tant nous sommes habitués à ce qu’il y ait toujours au moins un méchant par famille. On rencontre alors Gary, l’aîné, persuadé que sa femme l’espionne et que ses enfants sont ligués contre lui, lui aussi touchant à sa manière. Reste Denise, la petite sœur, elle aussi attachante et pleine de contradictions. Chaque personnage vit sa propre vie, tout en assistant de près ou de loin au lent déclin du père.

Où l’on définit le romancier par l’art de rendre passionnant le quotidien, sans avoir besoin de recourir à des phénomènes paranormaux, historiques ou violents

Il n’y a donc ni bon, ni méchant, Et Franzen parvient, tel un virtuose, à nous intéresser à ces petites histoires du quotidien, tout en aimant ses personnages, tout en s’attachant aux moindres petites choses qui deviennent presque les plus importantes. S’il s’agit de la description d’une nouvelle comédie humaine, il est admirable que cette comédie-là n’en soit une que grâce à l’auteur, et non en vertu d’un recul quasi-scientifique qui rendraient vaines toutes nos actions une fois décortiquées. Lire Franzen, c’est vivre pendant un temps que j’ai trouvé encore trop court, dans l’attente de réponses magistrales à des questions insignifiantes, telles celles qui nous occupent à chaque instant de notre existence : Alfred va-t-il réussir à engloutir son canapé de saumon sauvage sans le faire tomber par terre ? Caroline, la femme de Gary, avouera-t-elle qu’elle boîtait AVANT de courir pour répondre à sa belle-mère ? Denise va-t-elle avouer à sa mère qu’elle couche avec une femme mariée ? Toutes ces questions, et bien d’autres encore, sont plus triviales les unes que les autres, et tout le talent de Franzen consiste à nous faire vibrer dans l’attente des réponses. A mon avis, la définition d’un grand écrivain se rapproche de ce que j’essaie d’expliquer, à savoir, rendre passionnantes des questions banales et non dramatiques, telles que : «  Chip a-t-il servi à ses parents le saumon congelé qu’il a volé au supermarché en le cachant dans son pantalon ? »

Du roman et de la série TV

On a souvent répété ces derniers temps que les séries TV ont influencé le cinéma, voire la littérature elle-même. Philippe Djian, avec Doggy Bag, avait essayé de revendiquer ce parti pris, ce qu’il me semble avoir réussi. Les Corrections ont été écrites avant ce genre de projet et avant que cette influence ne devienne un fait avéré. Pourtant, en raison de la longueur de l’entreprise, de l’humour extraordinaire qui s’en dégage, et de la sympathie ressentie pour tous les personnages sans exception, ce roman me semble précurseur de ce type d’entreprise, tout en les dépassant toutes, y compris les séries TV.